Les chimpanzés sont menacés de disparition. On les estimait à 2 millions en 1900, ils seraient 200 000 aujourd'hui. Une disparition due aux activités humaines: fragmentation de leur habitat pour la culture, les routes ou l'exploitation des mines en Afrique et la chasse pour la viande dans certains pays.
Pourtant leur observation peut être très fructueuse pour l'homme. Depuis 1999, la primatologue et vétérinaire, Sabrina Krief, maître de conférence au Museum National d'Histoire Naturelle, observe ces chimpanzés dans le Parc de Kibale. Cette zone contient la plus forte densité au monde de chimpanzés. Elle s'intéresse notamment à la façon dont ces grands singes se soignent: quelle plante ils consomment, quelle partie, feuille, écorce ou tige, et avec quelle posologie. Elle suit les singes - dès le petit matin car ils doivent être à jeun - et s'intéresse notamment à ceux qui paraissent malades.
Depuis 2006, une collaboration est née entre le Museum, l'Institut de Chimie des Substances Naturelles (CNRS) et l'Université ougandaise Makerere à Kampala. Le but: connaître la pathologie des grands singes et la pharmacologie des substances forestières ingérées. Cette connaissance peut être riche d'enseignement pour la pharmacologie humaine.
Déjà Sabrina Krief a pu isoler et identifier des molécules antipaludiques et antiparasitaires notamment dans des feuilles de Trichilia. Elle a observé que les singes avalaient ensuite une terre rouge. Et en laboratoire, elle a pu reproduire la digestion de l'ensemble. On a ainsi remarqué que les propriétés de la terre rouge renforçaient les propriétés antipaludiques du Trichilia.
Ces feuilles (ci-dessus) ont une surface qui ressemble à du papier de verre. Les singes les ingèrent entières. Dans l'intestin, les parasites s'y accrochent. Ils sont rejetés lors des selles avec la feuille intacte. Voilà un antiparasitaire simple et naturel.
Une fois, la vétérinaire a remarqué qu'une femelle qui semblait malade consommait des feuilles d'une plante de la famille de l'ébène (ci-dessus) avec une extrême parcimonie. C'est en effet une plante très toxique et les autres singes n'y touchaient pas. En laboratoire, on a pu isoler dans cette plante des molécules qui empêchent le développement des cellules cancéreuses. On voit à quel point ce type de découverte peut être utile à l'homme.
Avec son collègue Vincent Dumontet du CNRS
On a étudié l'écorce de Mimusops dont les singes ne consomment que les fruits. On y a trouvé des molécules avec des propriétés anticancéreuses encore plus importantes. L'Institut de Chimie des Substances Naturelles a pu ainsi développer un médicament anticancéreux pour l'homme à partir de cette plante.
Au delà de la pharmacopée, ce qui intéresse la primatologue, c'est de savoir si les singes découvrent par eux-même les propriétés des substances qu'ils consomment ou s'ils transmettent leur savoir à leurs petits et au groupe.
Parallèlement, la primatologue et son mari Jean-Michel Krief ont créé une association: le Projet pour la Conservation des Grands Singes. Avec le soutien de l'UNESCO et du Museum d'Histoire Naturelle, ils ont conçu une malle pédagogique destinée aux enfants vivant dans les 23 pays de l'aire de répartition des grands singes.
Elle contient des jeux et des moulages de crâne de singe, des gants "gorilles", etc. Ces enfants vont ainsi se familiariser avec leurs voisins des forêts. Il s'agit aussi de les sensibiliser eux et leurs aînés aux mutilations que subissent chimpanzés et gorilles lorsque les braconniers placent des pièges en forêt. Ces pièges sont destinés à attraper du petit gibier mais les singes en sont la victime indirecte. Soit ils sont tués, soit ils perdent une main ou un pied.
Marie-Claude SLICK
Images et photos Ouganda: Jean-Michel KRIEF
site: http://www.sabrina-jm-krief.com